Cascades de tortues
Le Vendredi 4 juin:
Deux semaines et demie se sont déjà écoulées depuis mon arrivée au village. Ces derniers jours ont été paisibles dans l’ensemble, j’ai maintenant un programme associé à chaque prof et je sais à peu près à quoi m’attendre. Cependant, certains cours sont assez libres et les profs se montrent très flexibles par rapport au contenu. Je peux ainsi librement adapter les chansons et les jeux que je prépare, toujours en tenant compte du niveau des élèves. Il est d’ailleurs bien plus agréable de faire des cours sous forme de jeux : les élèves sont tout de suite à fond dedans, même s’ils se lassent plutôt vite généralement. Le défi sera donc d’être productif et imaginatif en termes d’activités ludiques et pédagogiques, en insistant tout de même sur certains points pour qu’ils en retiennent quelque chose. En dehors de l’école, il n’y a pas eu d’évènement majeur au village. Mais un soir, tandis que j’allais acheter ma pitance au boui-boui local, je suis tombé sur les deux sous-directeurs de mon école ainsi que deux directeurs d’écoles voisines qui mangeaient en salle VIP. Ils m’ont invité à les rejoindre et à boire le whisky à la mode locale dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. Ils se faisaient apparemment une petite soirée karaoké. Ils ont été très sympas avec moi et un des directeurs (ex sous-dirlo de mon école) m’a même proposé de venir enseigner dans son école primaire un jour par semaine, mais bon dans son état c’était certainement une idée en l’air ! Ceci est un exemple parmi d’autres qui illustre le comportement des thaïs, très avenants et facilitant souvent la rencontre. Mais revenons-en à ce vendredi soir, lorsqu’après avoir eu l’occasion d’initier Pii-Benz aux joies de Farmville, ma prof me propose une sortie le lendemain en compagnie de son amie Iyou. Destination : Muban Tao.
Le Samedi 5 juin :
Je me réveille vers 9h sur mon matelas récemment rembourré par mes soins. J’y serais bien resté quelques heures de plus bien sûr… Pii-Benz et Iyou viennent frapper à ma « porte » et m’attendent dans la voiture en face de chez moi. Après une rapide préparation, nous embarquons pour un quelques heures de route. Evidemment, on ne peut pas dire que les activités touristiques soient très concentrées dans la région. Nous nous rendons donc à Muban Tao, mais qu’est-ce donc ? Muban signifie « Village » et Tao veut dire « Tortue ». Nous allons donc au Village des Tortues ! Elles me suivent partout ces petites bêtes, ou bien ce serait moi qui ferais exprès ? Je suis en tout cas bien content d’aller retrouver leurs petites bouilles. Chaiyaphum est sur le chemin et nous nous y arrêtons pour manger un morceau. La fameuse salade de papaye au crabe, du foie de je ne sais quelle bestiole, et pour moi de simples morceaux de poulets grillés font bien l’affaire. Puis nous reprenons la route pour nous rendre dans la province de Khon Kaen, voisine de la notre. Une grosse tortue en relief ressort du mur d’entrée d’un des villages que nous croisons : nous sommes bien arrivés ! Il ne s’agit en fait pas du tout du même genre de village que celui que nous connaissons bien au sud de la France. Ici, nous sommes bel et bien dans un village typique du coin, qui contient 200 maisons habitées. Les tortues étaient présentes dans la région avant l’arrivée des humains et ceux-ci ont appris à cohabiter pacifiquement avec nos reptiles préférés. A vrai dire, les tortues sont quasi sacrées dans le village. Le bouddhisme veut qu’en chaque chacune d’elles y séjournent une âme humaine, et tout acte de nuisance envers une tortue est hautement répréhensible. Ces joyeuses bêbêtes sont donc chez elles ici et se promènent quotidiennement dans les rues du village, non sans une petite idée derrière la tête. Car les habitants du village ne font pas que les protéger, mais les nourrissent également. Cela explique certainement le grand nombre de tortues présentes dans les alentours (environ 5000), qui sont du coup moitié sauvages, moitié domestiques. Mais à l’intérieur du village se trouve tout de même un petit espace spécifiquement dédié aux visiteurs que la particularité du lieu aurait attiré. Il s’agit donc d’un mini-village de tortues à l’intérieur du village. L’entrée y est gratuite et de nombreux enfants du coin y sont présents. Nous sommes seuls en cette saison et en cette région qui ont définitivement l’avantage de ne pas attirer les hordes de touristes. Les enfants se pressent pour nous faire la visite, car ce sont eux nos petits guides bénévoles en herbe, qui occupent leurs week-ends au contact avec ces animaux. Comme en France, une passerelle surplombe les lieux et permet une visite « de loin ». Mais j’ai envie de voir les tortues de plus près et descend sur la terre ferme. Elles ne sont pas enfermées dans des enclos et se baladent simplement dans le mini-village qui leurs offrent des conditions particulièrement agréables et qui regorge de petits abris fabriqués par les humains. Je peux les observer de plus près : je ne connais pas cette espèce, mais elle est appelée localement Tao Phek (après recherche Google il semblerait que ce soient des Indotestudo Elongata…). Elles me semblent bien pacifiques, certainement assommées par la chaleur. Mon guide m’explique que la journée étant chaude, beaucoup sont en train d’estiver. J’en remarque néanmoins quelque unes qui « jouent » avec les enfants et sont particulièrement vivaces : de vrais taureaux se ruant vers leur cible, voulant à tout prix croquer un orteil ! J’en déniche à droite à gauche, repère des bébés, en observe en train de se nourrir de Jackfruit, et je slalome entre les poulets qui étrangement sont presque aussi nombreux que les tortues, et s’entendent très bien avec elles ! Il y a également de grandes statues de tortues, objets de culte en l’honneur de la très sainte Chao Pho Mahesak – tortue gardienne des âmes révérée par les habitants et célébrée tous les ans le 14 avril. Ce qui explique les nombreux colliers de fleurs qu’elle porte autour du coup. A part ces petits éléments folkloriques, il n’y a bien sûr ni cliniques, ni serres, ni centres d’études : il s’agit simplement d’un petit stand d’observation des tortues locales qui se débrouillent toutes seules comme des grandes, ou presque. Il y a quand même un petit magasin dont les objets me rappellent la boutique où j’ai passé tant de temps quelques mois auparavant. Les statuettes à l’effigie des tortues sont d’ailleurs très présentes ici. Que ce soit en salle des profs, sur les aires d’autoroute ou chez les gens, il n’est pas rare d’en trouver. Nous faisons ensuite un petit tour dans le village mais les charmantes bêtes sont bien cachées à l’abri du soleil et de nos regards. Nous repartons donc vers Chaiyaphum pour y finir l’après-midi.
Un peu à l’extérieur de la ville, nous faisons une petite halte à Prang Ku, ruine Khmer dans le style de celles que j’ai vu à Phimai lors de mon premier week-end, mais à une autre échelle car il ne s’agit que d’un petit bâtiment. C’est un temple bien conservé où vont toujours prier les locaux, comme en témoigne la présence d’un bouddha et de bâtons d’encens en son sein.
Après un petit shooting photo à la thaï nous partons en centre ville boire un verre et nous approvisionner au Tesco Lotus. J’y achète de gros paquets de céréales pour tenir la semaine… hé non, je n’ai pas perdu certaines habitudes ! Nous nous rendons ensuite au Night Bazaar, un marché de nuit présent dans quasiment toutes les villes dignes de ce nom, et nous grignotons quelques brochettes de saucisses et de boulettes de poulet panées, comme les thaïs les aiment tant. Nous repartons finalement pour le village alors que la nuit tombe et que la tempête se lève. Enchaînement caractéristique de cette saison, marquée par des journées chaudes et nuageuses et des soirées où gronde l’orage et se déversent des trombes d’eau. La route n’est pas éclairée et la pluie battante nous aveugle, c’est tout juste si nous pouvons faire du 40 à l’heure sur l’autoroute… Nous finissons par arriver et ma prof m’invite à diner chez sa famille. Je discute avec son frère, Bird, également professeur dans une école du coin et avec lequel je m’entends bien. Enfin discuter est un bien grand mot car nous ne parlons pas tout à fait la même langue ! Je tente néanmoins de lui apprendre l’anglais tandis que lui me fait progresser en thaï. Ajoutez à cela une bonne dose de langage corporel et un bon dictionnaire, et vous pouvez imaginer un dialogue. Je ne m’attarde pas trop car je dois rejoindre Flore sur internet et je me rends donc à l’école, tandis que le temps s’est calmé. Je n’ai pas la joie de rencontrer les premiers chiens – mes amis quotidiens – mais sur la petite route noire d’encre qui mène à l’école, tandis que je tente de m’orienter dans les ténèbres, un chien m’aboie férocement dessus à seulement quelques mètres… Eux non plus ne me lâcheront pas ! Toujours est-il que ce soir-là, je me sens fatigué et je suis las de reprendre le vélo, je ne veux pas non plus recroiser ce cerbère sur le chemin sombre… je décide donc de passer ma nuit à l’école, sur le canapé de la salle des profs. Le confort est précaire et les moustiques ont le champ libre, mais de toute manière j’ai prévu de me lever tôt le lendemain, et je sais que de cette manière le réveil se fera bien facilement !
Le Dimanche 6 juin :
La technique n’a été que trop efficace. Je me réveille à 5h30 après trois petites heures de sommeil, alors que le soleil commence à se lever. Je ne suis pas en pleine forme, mes jambes me tirent et je pense qu’il ne s’agit pas des meilleures conditions avant d’entamer une journée de vélo. N’ayant rien de prévu ce dimanche, je me suis en effet mis dans l’idée d’entreprendre un voyage que j’envisage depuis quelques temps. Je fais quelques provisions d’eau avant de partir car je ne doute pas de la longueur du trajet, et le temps est encore incertain. Je me charge de tout le nécessaire : ma carte détaillée du pays, un plan tracé à la main avec les principales étapes de mon périple pour mieux me repérer, ainsi que serviette et maillot de bain. Sans oublier les petits gâteaux pour me redonner quelques forces en cas de coup dur ! Objectif de la journée : atteindre la cascade de Sai Thong, se trouvant dans le parc national du même nom. Distance approximative : 30 km pour y arriver. En comptant le retour, car je ne compte pas m’y éterniser, cela me fait 60 km dans la journée, mais ce chiffre seul n’a pas grande signification. Effectivement, la difficulté de la tâche ne peut être réellement évaluée qu’en prenant en compte le dénivelé (le vélo en descente n’est pas plus fatiguant que le scooter !) et les conditions météo. Cette dernière donnée m’est encore inconnue mais je m’attends en gros à une journée nuageuse, ce qui serait parfais pour ménager mon effort, avec pluie et orage en soirée comme j’en ai eu l’habitude ces derniers temps. Quant au dénivelé, j’ai malheureusement une petite montagne à franchir pour atteindre le parc national ! Les efforts seront donc concentrés sur les parties pentues plutôt que répartis sur tout le trajet, mais j’ai de toute façon envie de profiter de ce dimanche pour me dépenser un peu physiquement. Me voilà donc lancé dans la vallée l’espace des quelques coups de pédales qui me séparent de la montagne, trajet quotidien qui me mène à mon école, dernier bâtiment du village avant l’ascension. Il n’est que 7h du matin : ce départ aux aurores fait suite à mon expérience de la nuit et de l’orage de la veille qui m’a incitée à prendre toutes les précautions pour ne pas me retrouver dans cette situation tout seul à vélo. Le temps est frais (peut-être 25°C) et la vallée brumeuse. Je sentirais presque les nuages sur ma peau, et sur mon front moite perle certainement plus d’eau que de sueur. Le temps est donc à l’humidité ce qui n’est pas plus mal pour entamer la partie la plus ardue de mon expédition, à savoir la première montée très abrupte qui s’étend sur 6 km. Mon vélo est inutile à ce stade car étant d’un autre âge il n’a qu’un seul pignon ! Je ne peux pas changer de vitesses et il est donc impossible de pédaler en montée. Autre difficulté : le pédalier lâche lorsque je pousse trop fort dessus, la chaîne est sûrement désaxée et le vélo a ainsi une forte tendance à dérailler. Je le pousse donc à mes côtés, m’armant de patience et respirant régulièrement pour ne pas perdre mon souffle. Quelques pickups me dépassent de temps en temps, souvent chargés de paysans en chapeau de paille ou de marchandises locales. Lorsque j’entame ce qui doit être mon quatrième kilomètre, un scooter me dépasse, et le conducteur se retourne : il s’agit d’un thaï à la peau très mate, muni du sempiternel chapeau et dont le visage est entièrement recouvert d’un tissu rouge, technique utilisée par les agriculteurs pour se protéger du soleil. La montée est particulièrement abrupte à cet endroit-là, ce qui le pousse peut-être à faire demi-tour pour venir m’aborder. Je comprends en gros qu’il me propose son aide pour monter. Il utilise un marchepied destiné au passager arrière de mon vélo pour me propulser en avant à l’aide de son scooter. La sensation est jouissive lorsque je me sens lancé à 30 km/h dans la montée et que je m’imagine ce que j’aurais enduré à pied ! Bien sûr il ne faut pas se louper, mais je me sens stable, et lorsqu’une voiture nous colle, mon compagnon me crie « side ! side ! » puis nous dévions simultanément pour laisser le champ libre. Ce petit tour de manège me permet de parcourir l’autre moitié de l’ascension jusqu’à Khao Phang Hoei Viewpoint, aire de repos au sommet de la montagne, d’où l’on peut contempler toute la vallée lorsque le temps le permet. En l’occurrence, la brume cache le paysage, mais je ne désespère pas d’avoir meilleur temps au retour pour saisir le panorama !
Après une petite pause je repars pour ce qu’on peut appeler une partie de plaisir, car la route descend en pente douce sur plusieurs kilomètres, et je n’ai qu’à me laisser porter par ma fière monture qui aurait presque des allures de bête de compétition. Je fais crisser les freins lorsque j’aperçois sur ma gauche une grande arche ressemblant à l’entrée d’un parc d’attraction. Mais je sais qu’il s’agit du Wat Khao Phang Hoei, et curieux de voir ce qui peut se cacher derrière cette étrange devanture, je m’aventure sur le petit chemin s’enfonçant sur le côté. Je découvre une sorte de grand préau, qui pourrait je me l’imagine accueillir des manifestations locales, mais qui est entièrement vide en omettant quelques personnes par-ci par-là et deux-trois touk-touk. Sur le côté se trouve le temple, construit récemment dans une architecture plutôt moderne. Alors que je m’apprête à repartir, une dame semblant laver son linge devant le temple m’interpelle et me fait signe d’approcher. Je lui indique ma destination, discute comme je peux et tente de répondre à ses questions, puis elle m’invite à descendre de mon vélo pour prendre quelque chose à manger. Je la suis au fond du préau vers une petite zone couverte en contrebas, semblable à beaucoup de boui-bouis du coin. Elle y ouvre ce qui ressemble à un grand four, mais ne sert en réalité qu’à protéger la nourriture des insectes, et me sert généreusement de riz, de soupe de poulet épicé, de poisson, de légumes… il doit être 8h du matin et c’est l’heure du petit-déjeuner ! La dame m’indique gentiment qu’elle m’offre le repas. Même si mon appétit n’est pas dément, je mange en prévision de la route à venir. Je peux constater que le lieu est déjà plus reculé que mon habituel village : les mouches sont omniprésentes ainsi que ce qui ressemble à de gros moustiques pas peureux pour un sou, qui s’acharnent à m’attaquer moi aussi bien que mon riz. Un chat squelettique vient me quémander à manger. J’observe les gens alentour : ils me paraissent être des gueules cassées, manchots ou brûlés au visage. Le lieu est décidément particulier. Je remercie la dame qui m’emmène ensuite à l’intérieur du temple pour prier.
J’y rencontre un bonhomme qui commence à discuter avec moi, mais je ne comprends malheureusement pas grand-chose ! Lorsque je repars après avoir planté les bâtonnets d’encens, j’entends une voiture derrière moi. C’est le même gars qui conduit son pickup rouge et je comprends qu’il veut m’aider à atteindre Sai Thong, car le parc est sur son chemin. Nous hissons donc le vélo à l’arrière du pick up et partons pour une dizaine de kilomètres durant lesquels il m’explique qu’il a 55 ans et qu’il vient de Chaiyaphum. A part ça, j’ai du mal à capter les subtilités de son discours ! Il me dépose au croisement menant au parc, à une dizaine de kilomètres de la cascade environ. Très amical, il me donne finalement ses coordonnées avant de repartir.
Cet aller s’est avéré moins fatiguant que prévu et je m’élance donc joyeusement dans la campagne menant aux lacs qui constituent le parc. Le temps s’est réchauffé, la brume a cédé sa place à un air plus sec et limpide, et j’ai hâte de pouvoir me tremper dans l’eau de la cascade. Le chemin est tout de même long et moins plat que prévu, je dois descendre régulièrement de mon vélo pour avancer… Je me sens pénétrer doucement de plus en plus profondément dans la campagne. De petites marres ressemblant à des rizières bordent le chemin, puis le paysage change et je m’enfonce peu à peu dans une forêt que bordent de grands lacs.
Je négocie le prix d’entrée au checkpoint, et continue ma route. Enfin, je dépasse des bâtiments destinés à accueillir les touristes aventureux et désireux de passer plusieurs jours dans la forêt, puis les panneaux me mènent à un petit chemin de terre qui m’indique la cascade de Sai Thong à 500m. Au bout du chemin, un grand panneau en bois m’annonce que je suis arrivée à destination. J’entends effectivement le bruit de l’eau et j’aperçois quelques filets argentés perçant à travers la végétation.
L’atmosphère forêt tropicale me change complètement de ce à quoi j’ai été habitué jusqu’à présent. La végétation est luxuriante et les insectes foisonnent, je dirais même pullulent. Le lieu est très différent de Ta Ton (où j’ai eu l’occasion d’aller lors de mon premier week-end) qui est beaucoup plus connu et touristique. J’y avais trouvé des dizaines de thaï se baignant dans une ambiance de dimanche après-midi à la base de loisirs, tandis que là où je me trouve, je ne vois absolument personne. Je m’approche sur les rochers pour prendre quelques clichés et je sens une douleur au mollet : il s’agit d’une bonne grosse fourmi rouge qui vient de me croquer avidement la jambe. Je distingue autour de moi de nombreuses espèces de fourmis qui semblent les maitresses de lieux, et dans les airs volent des dizaines de papillons qui n’hésitent pas à venir se poser sur moi. Moins agréables les sortes de mouches-guêpes hybrides qui me tournent autour ! Je remarque une chose étrange : l’eau est complètement marron. Je ne me souvenais pas de cette couleur à Ta Ton ; elle est en fait la conséquence des récentes chutes de pluie et notamment de l’orage qui a éclaté la veille alors que je rentrais de Chaiyaphum en voiture. Après m’être changé je monte en haut de la cascade et je me rends compte que je ne suis pas seul : un groupe de jeunes thaïs y prennent le bain. Je les imite donc, mais alors que je me lance pieds nus sur les rochers je perds toute adhérence sur un roc mousseux et m’étale de ton mon poids… Je n’ai rien si ce n’est une égratignure à la main et au pied, mais ces simples plaies associées à la propreté douteuse de l’eau et au caractère tropical du lieu me dissuadent de faire trop longtemps trempette. L’eau est effectivement complètement opaque et je n’ose pas trop imaginer ce que je pourrais y trouver, d’autant plus que l’absence de toute autre personne dans le grand réservoir ne me rassure pas. Il est sûrement bien improbable d’y trouver des sangsues ou autre bêbête affriolante, mais dans le doute je ne me sens pas à l’aise à l’intérieur de l’eau. Je me laisse même aller à imaginer un alligator jaillissant des eaux sombres pour broyer sa proie comme j’en ai si souvent vu dans les documentaires animaliers… Après de longs moments de contemplation, quelques temps d’hésitation, et une courte baignade, je décide de continuer ma visite des lieux.
Je me balade dans les alentours et y trouve un endroit particulièrement pittoresque. Une passerelle sur laquelle se pressent des milliers de fourmis mène à un petit rond de terre au centre duquel se trouve un énorme arbre entouré de rubans multicolores, comme j’en ai si souvent vu sur les lieux de culte.
Mais une averse se déclare et je décide qu’il est temps pour moi d’enfourcher à nouveau ma monture pour entamer le long voyage de retour. Heureusement, il n’est que 12h. J’ai pris de l’avance sur le planning grâce à mes quelques aides motorisées. Cependant, je ne sais pas combien de temps durera la pluie et j’ai vu à peu près tout ce que je voulais voir sur place. La pluie tombe drue, et au bout de quelques minutes je suis trempé de la tête aux pieds. Une demi-heure plus tard, elle a cédé la place à un grand soleil qui me réchauffe et me sèche agréablement. Avant d’atteindre à nouveau la grande route, je déraille pour la troisième fois de mon voyage et tandis que je passe quelques minutes à m’abreuver et à remettre en place ma chaine, je sens que le soleil va vite devenir mon ennemi. La suite du chemin est un long acharnement me permettant de gravir petit à petit la montagne me séparant de ma vallée, en montant et descendant une succession de collines. Alors que le soleil est de plus en plus haut, je sens que l’effort se fait de plus en plus intense. Je déraille à nouveau et profite de cette pause pour me badigeonner d’écran total, et je sens que ma peau a déjà commencé à rougir. Puis viennent 4 kilomètres de montée plus abrupte qui sont les plus difficiles du trajet. Je souhaite cependant presser le pas et raccourcir mes pauses pour rentrer plus vite que prévu car je ne veux pas risquer un trop long voyage sous ce soleil de plomb. Ma tête chauffe et je ressens physiquement le danger de la longue exposition. J’ai malheureusement oublié mon chapeau de paille, je me sers donc de ma serviette blanche pour me couvrir la tête sur les derniers kilomètres avant d’atteindre finalement Khao Phang Hoei Viewpoint, le sommet de la montagne. C’est un moment de joie pour moi, car je sais que mes efforts se terminent ici, le reste étant en pente jusqu’à chez moi ! Après avoir pris un nouveau cliché de la vallée, dégagée cette fois, je me lance à toute berzingue dans la descente et parcours en quelques minutes les 7 derniers kilomètres le séparant de mon charmant village, qui me paraît désormais si accueillant et civilisé !
J’arrive au bout de mon voyage en début d’après-midi, vers 14h30. Soulagé, à la fois heureux et exténué. Quelques minutes plus tard, la pluie tombe à verses et inonde à nouveau les rues du village pendant plusieurs heures. Je suis rentré juste à temps… Ce soir-là je me couche plus tôt que jamais. Les journées en semaines ne sont pas non plus de tout repos et je dois récupérer suffisamment d’énergie pour faire à nouveau face aux hordes d’élèves dont j’ai la charge le lendemain !
Le Mercredi 9 juin :
Une agréable ambiance règne ces derniers jours. Les orages sont plus lointains et la pluie moins fréquente, et l’école est animée chaque soir par les répétitions de danses et musiques traditionnelles, dont les sonorités résonnent dans le village. J’envisage plus sereinement mes cours, et mes leçons sont sympathiques, même si le plaisir que je prends à enseigner varie beaucoup en fonction du niveau et de la motivation des classes. J’ai d’ailleurs appris que mon salaire mensuel de subsistance était payé par les élèves eux-mêmes, ou plutôt par leurs familles qui participent toutes à lever les fonds nécessaires à l’accueil des volontaires tout au long de l’année. Cela me motive d’autant plus pour préparer des cours agréables et amusants. Ce soir après les cours, je retrouve Pii-Benz et les autres profs pour une partie de badminton, et je finis rapidement en sueur même contre les filles ! De nombreux élèves restent également après les cours pour jouer au foot, s’entraîner à la danse ou aux arts martiaux, ou bien encore faire des parties de tako – un sport local assez impressionnant qui s’apparente à du volley-ball joué avec les pieds ! Alors que je m’apprête à repartir, deux étudiantes viennent me voir pour m’inviter à diner le soir même chez elles, avec leur mère qui parle anglais et un peu français. Elles habitent au bout du village, en face du marché, et monté sur mon éternel vélo je suis leur scooter jusqu’à leur maison. Je rencontre la mère qui est en fait en couple avec un parisien voyageant autour du globe pour faire diverses missions humanitaires. Elle est très volubile et après m’avoir expliqué tous ses projets de vie, elle me cuisine des spaghettis bolognaises à la mode thaï ! Mes premiers depuis bien longtemps. Les jeunes filles sont très gentilles, et la plus âgée (16 ans) semble très timide. Elle fait de la danse traditionnelle à l’école et m’invite à venir la voir danser à Chaiyaphum vendredi pour une compétition annuelle ; ce qui ne sera pas possible à cause de mes cours. La famille est vraiment aux petits soins avec moi et me fournit un livre en français, une méthode d’apprentissage du thaï et même des CDs pour m’entrainer. Elles me proposent aussi des films et de la musique, puis me font savoir que je suis le bienvenu dans leur maison pour y manger ou y faire une visite le week-end. Mon séjour se poursuit donc agréablement dans ce village où je prends de plus en plus mes marques, entre enseignement, sport et tourisme. Sans oublier Florette que je peux heureusement voir quotidiennement sur mon écran !